Lettre du suicidé

Le 29 novembre 2001 par Olivier

Il est des maux qu’on ne guérit jamais ou laissent de profondes marques, la vie en est un. Le trop-plein de larmes a noyé mon cerveau et emporte mon âme dans les plus froides abîmes. Je suis si fatigué de mentir, si désabusé de jouer le jeu de l’apparence dans cette hypocrisie générale. Si las de rêver que je sors du cauchemar. Je ne veux plus penser, je ne veux plus croire aux chimères humaines.

Ma curiosité meurt lentement, je ne veux plus voyager. Il n’existe plus de recoins inhabités, m’est insupportable l’idée que j’admire les derniers soubresauts de notre planète agonisante. Pire, je n’éprouve plus la tristesse, je ne suis même plus sûr d’avoir su aimer.

Ce mal de vivre ne guérit pas, tout juste peut-on calmer ses effets mais il faut faire avec. Pour déconnecter mon cerveau, j’aurai pu me laisser glisser dans des folies diverses : alcool, drogue, sexe, consommation. Mais sur ma vie, je ne veux plus réfléchir : devant le miroir, chacun son rôle. Ainsi le fou du roi est devenu mon idole, quel secret lui permet-il d’accepter sa lucidité ? Les vrais clowns sont toujours tristes, j’envie aussi leur force. Heureux les innocents ne prenant pas conscience de la science des cons !

J’ai longtemps haï mon père de ne pas avoir rendue maman heureuse. Mais le vrai bonheur n’existe pas dans ce monde, nous le comprenons tous un jour ou l’autre. Et nous cherchons tous à occulter cette triste vérité dans nos cocons d’amour égoïste. Je vous suis semblable, n’en doutez pas, je suis simplement resté chenille, et bien rares sont les papillons… Innombrables, par contre, sont les cocons brisés, source intarissable de haine douloureuse. Mais moi, je n’ai rien perdu, mon cocon n’existe pas, comment pourrais-je hurler ma douleur ?

L’espoir fait vivre mais je n’en ai plus. La résignation silencieuse a supplanté ma révolte bâillonnée. De paria, je suis devenu misanthrope, le temps des Hommes a trop vite érodé ma foi en lui. Je vous laisse désormais aboyer votre arrogance, votre bêtise me fascinera toujours.

Et quand la fin sera venue, certains dénonceront mon acte de lâcheté. Ils auront raison. Jamais, la vie ne m’a donné ce Grand Amour qui aurait révélé ma bravoure. Et si jamais je me loupe, ne croyez pas m’avoir sauvé, car vous tous, sans le savoir, êtes en péril…

Si Dieu nous a fait à son image, je ne veux pas rejoindre son paradis bondé. J’ai largement eu mon quota d’humains sur Terre. Je n’ai pu exprimer une fois de plus que ma morosité enfouie. Qu’à cela ne tienne, ce n’est pas grave, vous oublierez vite tout çà dans votre quête perpétuelle de futilité.

Cette missive ne changera pas le monde, non. Puisse-t-elle au moins déculpabiliser ma famille, mes seuls proches. Je suis heureux de quitter l’humanité, enfin libéré de mes 20 dernières années de souffrance solitaire. En amour, point de mensonges ou de secrets inavouables, n’est-ce pas ? Je vous aime vous quatre et toi aussi le sac à puces, bête à chagrin. Vous avez toujours été un frein à mes idées suicidaires. Mais la vie m’a précipité trop vite, nulle famille n’a la force de stopper le monde. J’ai dépassé le point de non-retour, et mon cocon d’enfant s’efface à l’horizon.

Olive, le 29 nov. 2001

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